Combien de divisions ?


Le Vatican, combien de divisions ? Celui que l'on appelait le Panzer Kardinal, il y a quelques mois encore, s'était posé cette question toute sa vie. Il avait choisi le nom de Jean, en souvenir de cet apôtre qui avait prédit l'apocalypse. Et puis, Jean XXIV, ça sonnait plutôt bien… Mais à la différence de son lointain mentor, il n'était pas un contemplatif. Les mystiques, c'était bon pour impressionner les foules, mais très peu pour lui.

Il avait été élu à la mort du Polonais. Un bon pape… surtout à côté de cette chiffe molle de Paul VI avec toutes ces conneries de Vatican II. Il lui avait fallu manœuvrer, tout en donnant de lui-même une image douce, ce qu'il faut bien avouer, était bien loin de son caractère naturel. Maintenant, tout cela le faisait bien rire. Les petits sourires bienveillants, les promesses d'élévation à la dignité de cardinal, les promotions internes et autres magouilles entre les obédiences. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi, l'Œuvre pour les affaires extérieures… Ils les feraient se traîner devant lui, comme des jeunes prêtres à leur ordination. Mais il se méfiera: il n'a pas envie de finir comme ce vieillard trop crédule que fut Jean Paul Ier.

Cet abruti de Staline n'avait jamais rien compris à la politique Vaticane. Ils avaient bien fini par leur faire la peau à tout ces rouges. Blindés ou pas.

Vraiment, le pouvoir, il aimait ça. Les murmures sur son passage, les yeux qui se baissaient, la déférence quand on lui adressait une supplique. Oui, à l'intérieur, il était un homme de pouvoir. A l'extérieur aussi d'une certaine façon. On pourrait dire qu'il bénéficiait d'un capital prestige. Du pouvoir économique aussi, grâce à toutes ces sociétés qu'il contrôlait via l'Opus Dei. "Franco était un saint homme" pensa t-il sans ironie.

Pourtant, à l'extérieur, ça merdait franchement… Ce début de XXIè siècle puait l'hérésie. Le business marchait mal ces temps-ci. D'après les dernières études de marché, les sectes d'illuminés pullulaient. Son prédécesseur avait pratiqué une politique d'infiltration d'envergure mais les noyautages s'étaient soldés par des échecs cuisants. Les services diplomatiques avaient réussi à étouffer une affaire de suicide collectif où des membres des services secrets du Vatican avaient été impliqués: les plus cyniques d'entre les serviteurs du Souverain Pontife avait fini par se prendre pour des Templiers ! Dire que nous avons nous-mêmes participé à leur élimination, en France tout au moins ! Le Saint Père trouvait cette anecdote "piquante". Le Polonais aurait dû envoyer des Jésuites. Avec eux, pas de risque qu'ils se mettent à croire en quelque chose…

Le catholicisme romain ne faisait plus recette. Les néo-chrétiens s'en donnaient à cœur joie. Pire, certains prêtres collaboraient. Ces gens-là se disaient catholiques, mais n'auraient pas tenu 5 minutes devant un tribunal d'Inquisition. J'aurais bien besoin d'un "Bernardo Gui" se dit-il. Avec son sens de l'ironie, il se demandait parfois si ces pseudo-chrétiens n'avaient pas fomenté, juste pour l'emmerder, un complot planétaire visant à illustrer chaque chapitre du Contre les Hérésies de Saint Irénée. L'un croit en la Vierge et pas au Christ, pour l'autre, c'est l'inverse, certains ne croit pas en la Passion, pour d'autres le Christ est un révolutionnaire juif… Et la plupart n'était même pas antisémite ! Il appelait ça la religion de supermarché. Chacun picorait dans les étalages de la religion, au gré des modes. Cette salade lui donnait une indigestion.

N'importe quoi ! Qui leur avait demandé leur avis ? Sûrement pas lui. Il pensait sincèrement que le catholicisme était mal barré depuis que les gens se posaient des questions. Il regrettait le temps béni de la paysannerie servile et inculte. L'Eglise en ce temps là était la seule voie de salut. De ce côté là, le Tiers Monde lui donnait quelques motifs d'espérer. Mais la lutte entre les factions catholiques et islamiques tournaient plutôt à l'avantage de ces derniers comme au Soudan. Il aurait dû se sentir menacé par l'Islam et le Bouddhisme dur à la japonaise. Mais il savait bien que chacun avait son créneau. Si l'Islam est une religion de pauvre, le bouddhisme une religion d'intellectuels qui tentaient d'échapper à la culpabilité, le catholicisme lui tapait un peu partout. C'était le paradoxe. Comment concilier universalité, diversité et unicité ? Il n'y avait qu'à voir le protestantisme qui s'était dissout lamentablement en une multitude de sectes. L'Eglise en avait d'ailleurs récupéré un paquet, depuis qu'ils se mettaient à ordonner des femmes. La réaction a de l'avenir…

Bizarrement, il n'avait donc jamais craint l'Islam et le Bouddhisme. Toute sa carrière il avait pensé que l'Eglise aurait à gagner à s'allier avec eux, comme l'avait fait Mitterrand avec les communistes, histoire de les phagocyter un peu plus tard. C'était ça son projet. Donner des divisions à la réaction. Son rêve, des religions musclées, se partageant le Monde… Une sorte de nouveau Yalta. Il pouvait déjà entendre le bruit des bottes ferrées sur le pavé.

Son secrétaire frappa doucement à la porte. Il venait annoncer le cardinal Longhena. Le Saint Père aimait le recevoir. Nul ne savait pourquoi il avait gardé auprès de lui ce vieil italien qui semblait toujours en proie à une terreur profonde. Il appartenait à un courant que le nouveau pape avait dû écraser pour parvenir au pouvoir. En fait, il aimait sentir sa peur. Il poussa un soupir de satisfaction vicieuse et se tourna vers lui…

Mise à jour de 01/2002

© Mathieu Marmouget 2007
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