Tashkent breakdown


Episode 1 : Sodik et Shukhrat
"...ouaip’"... dit le premier. "...tu parles" ajouta le second, tout en admirant la coupe de son nouveau costume Armani dans la vitrine du magasin.
C’est sûr, c’était pas forcément du meilleur goût, ce velours fushia... Shukhrat se demandait même comment on avait pu faire un truc pareil... C’est Sodik (l’autre type, là, à côté) qui lui avait fait remarquer, alors qu’ils faisaient les soldes ensemble au Bon Marché (Rive Gauche, toujours !) que ça masquerait très exactement les tâches de sang... et dans sa profession, ça pouvait se révéler utile, Merde, il avait dû arrêter de porter des chemises blanches parce que quoiqu’en disent les publicités à la télé les tâches ne partaient pas, même avec du Blanco. En tout cas, c’est ce que ne cessait de lui répéter sa grognasse, Lufti, qu’elle s’appelait. Quelle idée de ramener une greluche d’ouzbékistan, avec tout ce qu’il y avait moyen de moyenner à Paris (surtout aux réunion de consommateur, c’est FX, un pote du cartel, qui l’avait emmené la première fois, il y avait de ces poulettes). En même temps ; les chemises blanches, ça avait la classe à Tachkent, et encore plus à Uchquduq, où il avait commencé ses... activités... avec ces trouducs de moujiks habillés nimporte comment, avec leurs putains de pulls en laine verdâtres qui devaient dater du Plan Marshall. Alors qu’ici, il fallait se démarquer styleement parlant. Il aimait pas trop les nègres, mais il aurait pas détesté l’époque Motown, eux ils avaient la classe putain, question stylee, on peut pas dire, ils assurent.

Ils passèrent devant une roumaine qui faisait la manche, cachant son bébé. Sans doute, elle l’avait assommé à coup de cuillères d’ATARAX, pour éviter qu’il gueule pendant que les parents bossaient. Il vit Sodik (mais si, je vous dit, l’autre type, là, à côté) glisser la main à sa poche, vraisemblablement en quête de quelques soum à jeter à la pleurnicharde. Bouge pas, lui dit Shukhrat, pas un geste, te laisse pas avoir, de toute façon ça retombe dans notre caisse. "...ouaip’"... répondit Sodik, qui un peu déçu, choisi donc de mettre un petit coup de latte à la geignarde, histoire de pas en rester là.

Ils marchèrent ainsi quelques instant silencieux... jusqu’à ce que Sodik (oui, bon ça va on a compris, c’est le plus grand des 2, avec un air un peu bébête, c’est ça non ?) demande ce qu’ils avaient à faire aujourd’hui. Shukhrat (le plus petit des 2, en fait, si on réfléchit bien) sortit délicatement de sa poche intérieur un papier plié en 4. Il aimait ce geste, Shukhrat, parce que ça faisait légèrement remonter la manche de sa veste, suffisamment en tout cas pour que quelqu’un qui passerait à cet instant à côté de lui ait l’oeil immanquablement attiré par un éclat doré, hé oui, une très belle Rolex que lui avait offert Rexep, une Rolex toute en or, en souvenir d’un gars qu’il avait buté avec classe. De toute façon, il aimait bien sortir un tas de trucs de la poche intérieure de sa veste, cette façon de poser doucement la main sur sa poitrine, d’effleurer doucement ses pectoraux (ses potes du cartel n’arretaient pas de lui dire qu’il avait des seins, putain, c’est des putains de pectoraux, les enculés, il en avait buté un comme ca un jour en boite qui lui avait dit comme ca, hé mon pote, t’as une putain de poitrine, non c’est des pecs, qu’il lui avait répondu avant de lui enfoncer les cartilages du nez dans les cerveau... hé bah voila tiens, ce jour là ca avait pissé le sang et il avait du jeter son costume, un Boss, mais on lui avait offert, c’était pas grave, il aimait pas la coupe allemande, mais comme quoi, hein ? on n’est jamais à l’abri pas vrai ?) bref, il aimait bien glisser ensuite doucement la main vers la poche intérieure, en regardant par dessus ses lunettes de soleil, comme s’il allait sortir un éééééénorme flingue pour farcir la tête de c’t’enculé de passant qui osait mater sa Rolex, putain d’enculé de ta race, qu’il lui dirait, à chaque pression de la détente, et tchak tchak thack il lui viderait le chargeur dans la tête (en plus, avec son nouveau costume, il risquait rien, et ça c’est la classe, il pourrait quasiment aller en boite directement après ce petit meurtre à la cool...).
Il regarda fixement le papier pendant quelques minutes, se laissant griser par la promesse d’un petit taf bien tranquille...

Ce soir, Sodik, on est à Montmartre, rue Lamarck. Une putain de soirée ouzbèque. Rexep est pas content, il a invité des "amis", des gens du quartier, tu sais, et ils ont pas répondu à l’invitation. De là à croire qu’ils veulent pas venir, ou même qu’ils auraient quelque chose contre M. Rexep.. Sodik, tu crois qu’ils ont trouvé d’autres amis, du genre de ceux sur qui tu peux compter en cas de problème ? Du genre de ceux à qui tu fais des cadeaux régulièrement, pour entretenir, disons... l’amitié… qu’ils te portent ? Non, ils feraient pas ca, pas vrai, Sodik ? Alors nous ce qu’on va faire, c’est qu’on va aller les voir, et leur expliquer gentiment (c’est des amis après tout) qu’ils ont intérêt à dire s’ils viennent ce soir, et que s’ils viennent pas, ils ont intérêt à avoir une bonne raison. Une très bonne raison, tu crois pas Sodik ?

Je regrette pas d’avoir mis mon costume fushia, se dit-Shukhrat en se dirigeant vers St Ouen, où travaillait la première personne de sa liste...

Episode 2 : Monsieur M.

Non, ils n'auraient pas dû. Mais alors pas du tout. Parce que ça l'avait vraiment énervé, Monsieur M. Ca c'était finalement réglé à l'amiable. Mais pour ça, il avait quand même dû décharger le fusil à pompe qu'il cachait toujours sous le comptoir juste au dessus de la tête du plus petit des deux, celui au costume monstrueux.

Le costume seul, d'ailleurs, avait suffit à l'énerver. Il lui avait violemment accroché l'oeil, immédiatement après l'entrée des deux gusses dans sa boîte, tant de mauvais goût lui vrillant littéralement le cerveau. La classe, ça faisait partie des choses avec lesquelles il ne transigeait pas. Il pouvait pourtant tolérer beaucoup de fautes vestimentaires et refusait l'intégrisme en la matière, mais détestait qu'on essaie d'avoir l'air quand on n'a pas l'air du tout.

Il était resté calme, pourtant, fidèle à sa réputation de mec à la coule que personne ne contestait sur St Ouen. Poli, comme à son habitude, et il tenait à le rester, Monsieur M. avait commencé à expliquer que l'endroit était fermé alors s'ils voulaient revenir plus tard, ça serait avec plaisir, bien sûr... Mais voilà, les deux foireux s'étaient énervés, hurlant un truc rendu incompréhensible par leur accent de l’est à couper au couteau, renversant les tables sur leur passage. Guidé par son instinct, qui jusqu'à présent ne l'avait jamais trahi, Monsieur M. décida de ne pas laisser la discussion s'envenimer. Jugeant qu'elle s'engageait sur de trop mauvaises bases, il attrapa le fusil dans sa cachette et tira un coup de semonce quelques centimètres au-dessus de la tête de celui qui s'était le plus imprudemment rapproché. Monsieur M. n'aimait pas trop la familiarité injustifiée. Il profita de l'effet de surprise pour recharger.

Toujours poliment, il leur demanda à nouveau de bien vouloir quitter son établissement. Les deux mecs reculèrent doucement jusqu'à la sortie, balbutiant des excuses confuses avec les yeux écarquillés, surtout celui sur lequel il avait tiré.

Monsieur M. tira le verrou derrière eux. Les normes antibruit de la boîte étaient scrupuleusement respectées, Monsieur M ne voulant pas d'emmerdes avec la police, personne n'avait pu entendre le coup de feu. Il se dirigea vers le bar et se prépara un verre. Après la première gorgée, il commença à se calmer. Il s'assit sur une des confortables banquettes qui couraient tout autour de la pièce, alluma une cigarette, et soupira : "Putain, ces romanos, c'est plus possible...".

Malgré l'alcool, il restait énervé. Il fallait qu'il se détende, toutes ces conneries allaient réveiller son ulcère. Il lança "What's going on" de Marvin Gaye sur la sono. Pas suffisant. Il attrapa son mobile, cadeau d'un jeune cadre cocaïnomane du département marketing d'Orange France à qui il avait accordé un délai inhabituel pour régler la colossale ardoise qui faisait suite à un dîner-convention que la firme de téléphonie avait organisé dans sa boîte. D'après ce qu'il avait compris, le budget dont le type disposait pour la soirée avait totalement explosé et le mec ne savait plus comment l'annoncer à son patron, plutôt chatouilleux sur le sujet. Monsieur M. s'en foutait, ce n'était pas son problème. Par contre, il voulait être payé. Ca l'avait fait marrer que le type essaie de l'amadouer avec ce téléphone ultra moderne, comme si ça pouvait marcher. Il était dans un bon jour et avait donc quand même accepté de reculer le moment du règlement.

Il composa le numéro d'une vieille connaissance qui donnait une réception le soir même à laquelle Monsieur M. était invité. Rexep. Il voulait lui raconter son anecdote de l'après-midi et commenter avec lui ce sentiment de fatigue face à une certaine politesse qui se perdait dans le milieu... Rexep finirait par comprendre. Après tout, Monsieur M. avait monté sa première boite alors que Rexep et ses zozos croupissaient encore dans les campagnes pourries de leur pays de merde… Tiens, une idée… ce jeune cadre, comment il s’appelait déjà ?

Episode 3 : chez le Mate

Et puis c'est arrivé comme ça. Ca faisait quelques temps qu'il faisait le lapin mort, caché dans son terrier. A ce qu'il parait, il se remettait d'une douloureuse déception sentimentale, c'est Félix qui m'avait affranchit. Mon cul, il chassait en solo surtout. Enfin bon, je suis pas comme qui dirait rancunier. On avait encore des choses à régler tous les deux. De vieilles histoires de costard.

Il voulait savoir s'il pouvait compter sur quelques potes pour un boulot qui réclamait de l'assistance. Vite fait bien fait. Pas de grosse préparation en perspective, il se chargeait de presque tout. Bien sûr que j'allais passer faire un tour. Au plein coeur de l'hiver, y'a des invitations qui se refusent pas. Je me disais que j'amènerais peut être un pote en renfort, au cas ou... Mathias il s'appelait. Un artiste caméléon, roi du crime informatique. Un mec qui pouvait te flinguer un gars à domicile sans bouger de chez lui, juste en faisant exploser l'écran de son ordinateur... Mais avec ça, pas manchot non plus avec des calibres. Un gars qui sait s'adapter, c'est précieux de nos jours. Par ces temps d'instabilité économique.
C'était prévu du côté de montmartre. Ca me rappellerait le bon vieux temps. Max le menteur, Bob le Belge et mézigue on avait pour ainsi dire fait nos débuts là-bas. Tiens, rien que de repenser à ça, ça me fait monter la larme à l'oeil.

La cible était ouzbèque, vieux souvenir communisante d'une époque révolue. Ca en faisait presque une soirée à thème, moderniste, originale s'il en faut. Alors bon. Si c'est une oeuvre...

Quand on est arrivé, la soirée avait à peine commencé mais battait déjà son plein. Des ouzbèques un peu malingres traînaient dans tous les coins, facilement reconnaissables avec leurs casquettes épaisses en fourrure noire et leurs chaussons à pompons rouges. Hormis ces castors post-soviétiques, il y avait un petit nouveau derrière la porte. Un grand black aux cheveux tressés. Rexep recrutait bien son personnel. Comme videur le gars se posait là: un mètre quatre-vingt quinze d'os et de muscle montés sur une paire de rangers en peau de lézard. "Jo le muet" m'a affranchi le Mate. "Il a perdu sa langue dans les bas-fonds de Rio quand il était tout gosse. Avec un gars comme ça, on peut causer en confiance." Le mec avait une consigne claire : faire rentrer le maximum d'ouzbèques. On s'est serré la pogne, et le Mate m'a entraîné dans les backrooms. "Les ouzbèques sont au rendez-vous, pour l'instant, ils ne font pas trop de dégâts". Dans l'après-midi, Shukrat et Sodik avaient déjà jeté leurs filets dans tout Paris. On en attendait une quinzaine pour animer la soirée. Les mecs étaient en confiance : ils devaient en être à leur cinquième bouteille de vodka. Ils chantaient et dansaient de manière désordonnée sur la petite scène improvisée dans le fonds de la pièce. Vers onze heure, deux ou trois ont tenté de changer d'instruments : vièle, luth et tambourin contre kalachnikov et tokarev 7.62. Des passéistes. Des caricatures d'ouzbèques. Sodik et Shukrat leur avaient raconté je ne sais quelle histoire d'attaque de l'ambassade de Russie pour les encourager à se ramener. Ils espéraient encore prendre leur revanche sur le pays frère devenu fratricide. Dans un coin, les filles les regardaient avec amusement. Les guignols sont sortis sur le balcon et ont commencé à flinguer les lampadaires. Aussitôt, le Mate a donné le signal, il fallait mieux éviter que les flics se ramènent. Tout le monde a sorti son artillerie. Tom, Bob et le Sté l'élégant équipés en calibres lourds. Martin le flambeur commençait à jongler avec ses grenades. Mat a distribué quelques cocktails Molotov à la ronde, comme arme de destruction massive dans un endroit clos, ça pouvait justifier des frappes préventives. Ca les a impressionné, les ouzbèques, y' a pas à dire : il ont tout de suite rangé les calibres pour retrouver leur place : un instrument à corde à la main, des pompons aux pieds. Les danses traditionnelles, seule alternative au refus du modernisme. Finalement, la soirée s'est passé sans accro. Un boulot peinard quoi.

Mise à jour de 11/2005

Mathieu Marmouget 2007
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